Trois rencontres

Trois rencontres aujourd’hui*, sur mon chemin de retour de week-end.

Un gars un peu gris dans le métro, un jeune militaire dans le train, une dame visiblement perdue sur le quai du tram.

Voilà qui ne peut que stimuler mon goût immodéré pour les rythmes ternaires. Non, c’est pas pour satisfaire un caprice pseudo-littéraire que j’essaie de bricoler un texte à ce sujet.

Ça m’a marquée parce qu’il y a des voyages où on ne rencontre absolument personne. On croise, on côtoie, on salue vaguement avant de s’asseoir, mais on ne regarde pas dans les yeux, on n’échange pas plus qu’un bonjour. Là ce serait facile de sortir les violons pour pleurer sur la déshumanisation de notre société. Mais complètement hors de propos après avoir rencontré ce premier monsieur. Assis en face de moi dans le métro 14. Une orchidée emballée et enrubannée à ses pieds, un cadeau pour sa fille, me dit-il, tout fier. Des lunettes noires pour s’abriter des néons, une canette de bière entamée, un peu avachi, un peu crado, un peu bafouillant dans ses idées mais encore assez clair pour me raconter son travail comme veilleur de nuit dans un hôtel particulier près de la place Vendôme, les excentricités des habitants et visiteurs, ses horaires décalés, sa fille qui le gronde comme si c’était sa mère.

Une phrase sur deux se perdait dans le boucan de la ligne 14, et ma station est trop vite arrivée, mais j’étais toute contente de cette occasion de discuter avec un parfait inconnu**. Il m’a demandé si sa fille allait aimer son cadeau, je l’ai assuré que ça lui ferait plaisir ; en lui disant au-revoir, la pensée m’est venue que j’aurais pu en profiter pour lui dire que ça lui ferait sûrement encore plus plaisir s’il ne buvait pas tant. Trop tard, et finalement, tant mieux. L’idée de laisser une parole « sensée » à la fin d’une rencontre comme celle-là est séduisante, mais au fond, sans (presque) rien savoir de sa vie, elle aurait sonné faux et peut-être injuste. Alors que le sourire et une oreille attentive, à tous les coups c’est jackpot. Moi ça m’a fait plaisir, lui aussi, tout bénéf.

Sur ma lancée, quand en montant dans le train je me suis retrouvée en face d’un jeune gars dont le paquetage trahissait le militaire de retour de perm, j’étais plutôt bien disposée pour engager la conversation, et passer le temps du trajet agréablement. Je ne me rappelle plus qui de nous deux a parlé le premier, en tout cas on commençait tout juste à s’enhardir quand un papa et ses deux filles nous ont rejoints dans le compartiment. Il les a aidés à monter leurs valises, puis on a tacitement fait le deuil de notre conversation, les bavardages familiaux remplissant le compartiment.

A l’arrivée, la famille a rassemblé ses affaires et est sortie faire la queue dans le couloir du train, comme tous ceux qui espèrent qu’ils sortiront plus vite s’ils se lèvent dès l’annonce de l’entrée en gare. J’ai fait une petite blague banale sur ce comportement. Encouragé, le gars a repris notre discussion là où elle s’était interrompue. On a devisé ensemble jusqu’à la sortie de la gare, où on s’est quittés sans cérémonie, et c’était très bien. Une deuxième rencontre aussi succincte que la première, aussi innocente – d’habitude les milis sont du genre à tenter une approche, demander un numéro, là rien de tout ça – et aussi réjouissante.

Ça ne change pas le monde, d’ailleurs je vous épargne notre dialogue pour ne pas vous endormir complètement, déjà que je soupçonne certains lecteurs d’être restés dans le métro… non, on n’a rien dit de transcendant, on n’a pas parlé de Dieu… est-ce que j’aurais dû ? Certains chrétiens ont un talent remarquable pour saisir la moindre de ces occasions fortuites pour placer une question qui fâche, « êtes-vous satisfait de la vie que vous menez ? », « avez-vous peur de la mort ? », « et si, demain, vous perdiez tout ? »… Certainement Dieu à travers eux interpelle, frappe à la porte, voire entre par la fenêtre quand le danger à l’intérieur (du cœur, oh, vous suivez ?) est imminent. Loué soit-il pour cette puissance. « Mais pour moi » (comme dirait le Chat-qui-s’en-va-tout-seul de Rudyard Kipling, un matou qui affirme orgueilleusement sa différence)(il m’est sympathique)(pour de mauvaises raisons, je sais)(bref), pour moi, donc, je me contente d’ôter mon masque, de briser la glace des transports en communs de temps à autre pour ces petits impromptus.

De temps à autre seulement. Alors que j’attendais mon tram à la gare, le nez dans un bouquin, une dame m’aborde d’une voix geignarde ; elle demande deux euros. Instinctivement, un « non » tout sec est sorti de ma bouche, et je me suis replongée dans ma lecture. Elle n’a pas insisté et a tenté sa chance ailleurs.

Quoi, c’est ça ta troisième rencontre ? Sur ce coup-là tu n’as fait aucun effort ! C’est vrai. Je suis retournée à mon livre, mais l’histoire ne progressait plus ; je fixais la page en repensant à ces trois personnes. Trois perches tendues dans la même soirée pour me sortir de ma bulle confortable et m’intéresser à quelqu’un qui m’est étranger, sans pouvoir espérer en retirer une quelconque utilité. Sans lendemain. Sans même un sujet de prière spécifique (à part peut-être le rapport du premier monsieur à l’alcool, et encore). Simplement trois visages pour me rappeler que chaque être humain est fait à l’image de son Créateur, connu dès avant sa naissance (Psaume 139) et aimé avec surabondance. Trois occasions de regarder le monde avec les yeux du Père. Trois occasions de recevoir en cadeau la beauté de sa Création dans toute sa fragilité. Trois rencontres. Merci mon Dieu.

(et merci à vous qui avez lu jusqu’au bout !)

source : typographicverses.com

source : typographicverses.com

* Ce post a été écrit dimanche soir… mes week-ends ne durent pas (encore) 5 jours !

** Dans ces situations je pense toujours au fabuleux blog de Marie Dinkle, L’inconnu du métro. Il n’est plus alimenté mais toujours en ligne. Un régal.

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4 réflexions sur “Trois rencontres

    • Merci ! ça fait longtemps que je n’avais pas réussi à aller au bout d’un post si long. Je suis pas complètement satisfaite du résultat mais si le message passe… c’est déjà ça.

  1. Iphoes dit :

    Très beau post, merci !
    Ça me fait penser à cette parole entendue cette semaine, et qui m’a beaucoup interpellée : « à chaque fois que je rencontre une personne, j’essaye avant tout de penser que le Christ est mort pour elle. »
    Challenge accepted… ?!

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